Le nouveau R

La langue est ainsi faite que c’est un phénomène composé lui-même de multiples phénomènes. Comme elle est en mutation constante, elle est par la même occasion sujette à des paradigmes, à des tendances aussi, voire des modes (ne pas confondre les trois, je vous prie). Plusieurs simultanément. Sous l’écrasant et irréversible mouvement de la masse, les usagers — eux-mêmes la matière première de cette masse — développent et adoptent des comportements linguistiques changeants.

Inutile de même parler de syntaxe ou de réforme orthographique. Parlons tout simplement de prononciation. Bien entendu, avec le temps, certains phonèmes (sons distincts et utiles dans une langue) semblables se confondent, phénomène appelé neutralisation dont l’exemple classique est l’opposition –in/-un que plusieurs régions de la Francophonie ne font plus. Ainsi, les Parisiens (pour ne nommer qu’eux) ne distinguent plus lundi de lindi.

Mais ce billet n’est pas sur la neutralisation. J’en parlerai un autre tantôt. Il est sur un mouvement qu’après enquête, je semble être la seule personne de mon entourage à avoir remarqué. Parce que je suis bon. Comme le titre le dit, c’est ce nouveau « R » qui fait rage chez les artistes et les intellectuels de tout acabit. Il rappelle ce « -izme » qui n’a pas duré (sociali-z-me, nationali-z-me). Sauf que « R » s’implante.

Mais à quoi ressemble-t-il? Et d’où a-t-il surgi? Eh bien, il semble que certaines personnes bien en vue ont vu Brigitte Fontaine sur la Butte ou à St-G-.d.-P et se sont mises à parler comme elle : « Bonjour, je voud-rh-ais un café noi-rhh, un b-rhh-in de suque-rhh-e et un-ne b-rhh-iocheu aux f-rh-ambouazzes. »

Ce tout récent R erre dans les palais des artistes, roulant de pair dans les palabres des penseurs, comme un récent riche en Rolls Royce sur les grands boulevards. C’est à croire que ceux qui l’arborent ressentent un regain de crédibilité (cré débilité, c’est le nom que je voudrais te donner) à l’oraliser à perpétuité. Tendez l’oreille, vous l’entendrez partout : c’est le petit R suivi de gros H, parfois précédé d’un« g », comme les cris de douleurs dans les phylactères : Arghh! que je meure.

Advertisements